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Le premier récit : Marie Antoinette Durafour

Marie-Antoinette Durafour est née, hors mariage, le 11 mars 1839 à Lyon de Marie Durafour et d’un père inconnu.
Elle est abandonnée par sa mère le soir du 21 mars 1839 à 8h 1/2 dans le tour de l’Hospice de la Charité de Lyon.


Sur les pauvres habits qui l’emmaillotent, un billet indique son nom et son prénom ainsi que le nom de sa mère. Il précise aussi sa date de naissance et qu’elle est baptisée.
L’Hospice la déclare en mairie (acte 270 p 195 du registre 2E339 des AM Lyon – Naissances Lyon Mairie unique du 01/01/1839 au 02/07/1839).
Elle se voit attribuer un numéro matricule, le n° 5129, numéro qui la désignera sans ambiguïté tout au long de son suivi par l’administration de l’Hospice.

Registre des réceptions mentionnant Marie-Antoinette Durafour

Transcription : « Marie-Antoinette Durafour, fille âgée de huit jours Exposée aujourd’hui dans le tour de cet hôpital à 8 heures 1/2 du soir, ayant pour layette, un bonnet de tulle blanc brodé, une moitié de mouchoir de coton blanc, une chemise de coton à cordes, un mauvais drapeau, un lange de grosse toile, porteur d’un billet ainsi conçu : L’enfant est né 11 mars 1939, on lui donne le prénom nom de Marie Antoinette Durafour, fille naturelle de Marie Durafour a été baptisée enregistrée dans la commune) a été baptisée dans cet hospice et enregistrée à la mairie de cette ville n° 270″

Sa mère Marie Durafour doit être croyante car elle prend le soin de choisir son prénom, de la faire baptiser et d’indiquer le nom de sa fille en l’abandonnant pour éviter qu’elle ne reçoive un prénom et un nom de circonstance donnés par un inconnu à l’Hospice et ainsi faire en sorte que son enfant ne soit pas tout de suite distinguable des autres enfants comme une fillette abandonnée. Peut-être pense-t-elle à la retrouver un jour en laissant une moitié de mouchoir, mais rien n’est sûr. Par contre, on ne sait rien sur ses origines.
Le patronyme Durafour est un nom très présent dans la région Rhône-Alpes. Notamment dans l’Ain, avec une forte concentration autour de Nantua et Saint-Martin-du-Frêne mais il y a des Durafour sur Lyon…
Aucune certitude aussi sur la situation de Marie qui doit peut-être être placée comme domestique à Lyon pour s’y trouver au moment d’accoucher et pour qu’elle puisse abandonner son enfant à la Charité de Lyon plutôt qu’à celui de Bourg-en Bresse si elle était originaire de l’est du département de l’Ain…
Les enfants trouvés ou abandonnés étaient placés loin de leur lieu d’abandon. Ceux abandonnés à l’Hospice de la Charité de Lyon, se retrouvaient placés dans l’Ain sur une zone au sud-est du département centrée sur Hauteville-Lompnes.

Les zones de placement des enfants de Lyon

Aussi, dès le 23 mars 1839, Marie-Antoinette est placée en nourrice chez Claude Grinand à Ordonnaz dans l’Ain à 80 km de Lyon comme l’indique sa fiche de placement dans le registre de l’Hospice de la Charité.

Registre de placement – années 1835 à 1846

L’inspection de l’Hospice de la Charité tenait aussi un registre appelé « Répertoire alphabétique des paroisses de placement des enfants ».
Que disait ce registre à propos d’Ordonnaz :

« Cette paroisse sur les plus hautes montagnes du Bugey est stérile et ingrate et les grands enfants y seront toujours mal et malheureux, il serait à propos d’y placer très peu d’enfants sevrés »

Le hameau de la Vieille Ville d’Ordonnaz – le bourg
Le hameau des Granges au nord-ouest d’Ordonnaz
Le hameau de la Rivolière au sud-est d’Ordonnaz Vue générale d’Ordonnaz

En effet, sur ces cartes postales du début du 20ème siècle, le village n’apparait pas des plus cossus.

Pourtant d’après un rapport d’inspection suite à des visites des lieux de placement, ces communes pauvres du sud du département accueillent beaucoup de nouveaux-nés et la mortalité y est effroyable (50% des enfants placés décèdent dans le premier âge). Ce rapport fait le constat que le nourrissage des enfants placés est devenue une industrie locale et une source de revenus non négligeable. Bien que la plupart des familles n’accueillent qu’un seul enfant, il n’est pas rare que d’autres en accueillent deux ou trois.
Les inspecteurs se demandent alors comment une femme peut s’occuper correctement et avec l’affection nécessaire de deux enfants placés voire de trois en plus de leurs enfants.

Les Grinand ont touché une indemnisation de 9 francs par trimestre, soit 36 francs sur l’année.
Il faut savoir qu’à l’époque, une servante gagnait 63 francs par an, nourrie et logée, plus 2 chemises, avec 1 paire de souliers et 2 tabliers fournis. (ces chiffres sont tirés d’un article « La valeur de l’argent et des choses à travers les âges » (http://herve.laine-bucaille.pagesperso-orange.fr/valeurArgent.htm)
En 1832, à la ville, un ouvrier touche en moyenne 450 francs pour 300 jours de travail (pour une durée de travail de 15 heures par jour), sa femme 180 francs pour 200 jours de travail, 2 enfants, 65 francs chacun, soit un total de 760 francs. Mais ses dépenses s’élèvent à 860 francs (570 francs de nourriture, 130 francs de logement, 170 francs de vêtements, 19 francs pour diverses dépenses)…
On comprend que, dès cela leur est possible, les cultivateurs habitant des villages pauvres, accueillent des enfants venant des Hospices.

C’est pourquoi 32 enfants sont placés à Ordonnaz.

Le registre d’inspection de 1840 consignant les rapports de visite de ces enfants fait état de la situation de Marie-Antoinette :

Registre d’inspection – année 1840

Transcription : 5129 Mie [Marie] Anttte [Antoinette] Durafour 11 mars 1839 à Claude Grinand au b. [bourg]. Vue bien portante, jolie enfant petite et menue et placée bien, comce [commence] à marcher.
(NB : La pontuation a été ajoutée par mes soins pour la compréhension du texte)

Marie-Antoinette est ainsi suivie par les services de l’Hospice de la Charité jusqu’au 11 mars 1849, elle a alors 10 ans mais elle reste placée chez les Grinand jusqu’à ses 14 ans.

En faisant des recherches sur les arbres généalogiques en ligne et sur les registres d’état-civil, on trouve beaucoup de Grinand sur Ordonnaz mais il n’y a pas de jeune couple dont Claude Grinand soit le chef de famille.
En effet, il existe bien  un Antoine Grinand (né en décembre 1772), fils d’un Claude Grinand (décédé en 1806) mais est-ce lui, le chef de la famille qui accueillait Marie-Antoinette ?
Rien n’est sûr car les recensements sur Ordonnaz ne sont présents qu’à compter de 1896 et les listes électorales ne le sont qu’à compter de 1890, ce qui nous empêche de connaitre  la composition de la famille d’accueil et sa localisation dans Ordonnaz ainsi que l’emploi qu’elle y  occupait entre 10 et 14 ans.

Marie-Antoinette restera chez les Grinand jusqu’à l’âge de ses 14 ans mais vers 1853, toujours d’après le registre de placement, elle est placée chez Joseph Ricard au village de Saint-Germain-les-Paroisses jusqu’en juillet 1855.
Là, l’appréciation du registre d’inspection des hameaux est plus élogieuse :

« C’est un excellent pays abondant en grains et en fruits, les enfants y sont très bien à tous égards »

Ensuite, elle est placée chez différents patrons sur Bénonces : Babolat (juillet 1855 à décembre 1855), Joseph Froquet (janvier 1856 à juin 1858), Jean-Baptiste Duplatre (24 juin 1858), puis à nouveau Joseph Froquet où elle se trouve encore en 1860 d’après le bordereau de cette année.

Le registre d’inspection des hameaux décrit ainsi Bénonces :

Cette paroisse entourée de montagnes très hautes, est peu fertile et offre peu de ressources pour les grands enfants

 

Marie-Antoinette épouse Joseph Froquet le 2 juillet 1861 à Bénonces. L’école n’étant pas encore obligatoire, elle ne sait pas signer l’acte de mariage. Son époux le fait très malhabilement alors que le  père et la mère de l’époux signent très correctement.

 

Le couple vit à Onglas, hameau au sud de Bénonces et a 7 enfants. Le premier est un garçon qui naquit en mars 1862 mais mort-né, 6 filles naîtront par la suite entre 1863 et 1876.
Madeleine Ambroisine en mars 1863, Delphine Julie en janvier 1865, Marie Ambroisine en février 1868, Julie en mai 1871 (elle ne vivra qu’un an), Marie Louise en mars 1874, Marie Mariette en mai 1876.
Celles-ci se marieront et partiront loin de Bénonces soit vers Lyon, soit vers Montélimar.
Dans le recensement de 1886, seule apparait Marie Mariette qui a 10 ans, Marie Louise qui a 12 ans est placée comme domestique chez les Carron à Bénonces. Les autres soeurs sont aussi placées car elles n’apparaissent pas dans ce recensement sur Bénonces.
Marie Ambroisine aura un destin singulier (voir le second récit) et décédera à 21 ans à Bénonces en août 1889.
Après sa mort, ses parents Marie-Antoinette Durafour et Joseph Froquet quittent Bénonces puisqu’ils n’apparaissent plus dans le recensement de Bénonces en 1891.
Ils résident à Massignieu, hameau de Belmont (Ain) (aujourd’hui Belmont-Luthézieu). Ils apparaissent sur le recensement de village en 1891, puis sur celui de 1896.
Marie Mariette qui a 15 ans en 1891, est encore chez ses parents mais elle va partir à Montélimar (Drôme) et se marier en juin 1898.

En 1896, seuls deux enfants de 3 ans figurent à leurs côtés  Honoré Vuaillat, mentionné comme étant son petit-fils (?) et Marie Quibelet, mentionnée comme étant sa petite fille (?).
Cette indication de parenté est curieuse car aucun des maris de leurs filles ne portent ces noms. Madeleine Ambroisine est mariée avec Gabriel Bourlier et vit à Lyon ainsi que Delphine Julie qui est mariée à Pierre Bourlier. Marie Louise est mariée à Alfred Ménard, Marie Mariette à Jean Diot.
Alors qui sont ces enfants ? Une erreur d’appréciation du recenseur suite à une situation ambigue ? Ce pourrait être des enfants de l’hospice de Belley ? mais la vérification n’est pas possible, faute de registres numérisés.
Le couple ne figure pas sur le recensement de 1901, l’année de leur décès. Le recensement de 1901 a dû donc se faire au quatrième trimestre de 1901 pour qu’ils n’y figurent pas. De même que Joseph Froquet n’est pas mentionné dans la section Hôpital du recensement de Belley de 1901.

Marie Antoinette Durafour décède le 18 septembre 1901 à l’âge de 62 ans à Massignieu et Joseph Froquet décède le 25 septembre 1901 à l’âge de 72 ans à l’hôpital civil de Belley.
On ne sait rien des causes de leur décès.

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