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Le second récit : Gabrielle Froquet

 

Gabrielle Froquet est née, hors mariage, le 7 décembre 1886 à Lyon (2ème) à l’Hospice de la Charité de Marie Ambroisine Froquet et d’un père inconnu.

Sa mère Marie Ambroisine naît, le 26 février 1868, au hameau d’Onglas à Bénonces (Ain). Elle est la quatrième fille des 6 filles du couple  Joseph Froquet – Marie Antoinette Durafour.

Ses parents sont désignés comme des cultivateurs dans les divers recensements sur Bénonces à partir de 1851. Elle y est recensée avec sa famille jusqu’en 1876 mais plus en 1881 ( elle a alors 13 ans) , ni en 1886 car elle a été placée comme domestique dès l’âge de 12 ans en dehors du village de Bénonces.

A 17 ans, elle « faute » avec un homme (comme on disait à l’époque quand une fille avait une relation hors mariage) et elle tombe enceinte. Cet homme était-il son employeur ou un des domestiques de cet employeur ? On ne le saura jamais et dans tous les cas, le père n’assume pas ses responsabilités ou ne peut-il les assumer car il est déjà marié. Aussi, Joseph Froquet, son père, ne peut pas demander réparation et d’imposer un mariage.

Après avoir été vraisemblablement renvoyée de la ferme où elle était placée, Marie Ambroisine retourne vers ses parents à Bénonces.

Mais, pour éviter la honte d’être fille-mère dans son village natal et ternir la réputation de sa famille, Marie Ambroisine ira à Lyon chez sa sœur pour finir sa grossesse loin du village et deviendra tisseuse de soie pour gagner sa vie.

En effet, cette solution s’impose, sans aucun doute, à sa mère Marie-Antoinette. Celle-ci était née en 1839 à l’hôpital de la Charité à Lyon et une fois mariée, elle avait aussi gardé des enfants en nourrice venant de cet hôpital. L’hôpital de la Charité a bonne réputation, il est loin de Bénonces et très important, sa deuxième fille, Madeleine Ambroisine Froquet habite avec son mari Gabriel Bourlier, au 3ème étage du 21, rue d’Ivry à Lyon dans le 2ème arrondissement. Elle peut donc l’accueillir pendant cette période.

En décembre 1886, elle est admise en tant que « mère indigente » à l’hospice de la Charité pour y accoucher et donne naissance à une fille, Gabrielle (le prénom du grand-père de Marie Ambroisine).

Gabrielle est abandonnée par sa mère dès sa naissance comme l’indique le dossier d’abandon ci-dessous. Elle est placée en nourrice chez la veuve Perrier en Ardèche jusqu’en mai 1887, date à laquelle l’Administration de l’Hospice qui veillait strictement à ne pas accueillir d’enfants étrangers au département du Rhône, rectifiera son erreur de placement. Elle sera confiée à la messagère de l’Ain (personne chargée de transporter les enfants abandonnés entre lieux d’hébergements) pour être hébergée par l’Hospice de la Charité de Bourg-en-Bresse

Première page du dossier Gabrielle FroquetSeconde page du dossier Gabrielle Froquet

 

Dans les jours suivants son transfert, elle sera placée chez une autre nourrice dans l’Ain.
Seuls les registres d’admission étant numérisés, je n’ai pas accès à beaucoup d’informations et j’apprends seulement que Gabrielle Froquet a été admise dans l’institution, le 23 mai 1887 sous le numéro 4044.
Pour suivre ses placements successifs, il faudrait pouvoir consulter le registre des placements du Bureau de bienfaisance et d’assistance de Bourg-en-Bresse qui existent mais ne sont pas numérisés. Encore nous éclaireraient-ils que jusqu’à ses 12-14 ans – âge limite de suivi par le Bureau de bienfaisance et d’assistance de Bourg-en-Bresse.

Sa mère, Marie Ambroisine, meurt le 30 août 1889 à Bénonces deux ans et demi après son retour dans la demeure de son père à Bénonces. Son acte de décès n’indique pas les causes du décès.

Grâce au recensement de l’année 1906, on retrouve la trace de Gabrielle à Péronnas. Elle est employée comme cultivatrice par Joseph Drevet, meunier et cultivateur de son état et habite chez son patron à La Fretaz, hameau de Péronnas (Ain) .

Elle se marie en mars 1909 avec Joseph Ferdinand Victor Bonnet qui habite à Cuvergnat, au hameau d’Arnans à Corveissiat (Ain). Lui a 28 ans, elle en a 23.

Comment a-t-elle rencontré son futur mari, Péronnas étant à 4 km au sud de Bourg-en Bresse et Arnans à 25 km au nord-est, à la limite sud du massif du Jura ?

Dans l’acte de son mariage, il est indiqué qu’elle réside à Bourg (?).
Joseph Ferdinand, lui, fait une période d’exercices en tant que réserviste entre septembre et décembre 1908 suite à son service militaire à Bourg au 23ème RI de novembre 1902 à octobre 1903.

Vraisemblablement, ils se sont rencontrés lors d’un bal du dimanche et peut-être que Gabrielle a succombé au prestige de l’uniforme aidant. D’après la fiche matricule de Joseph (établie lors de son conseil de révision par l’autorité militaire),  il mesurait 1,68m, il avait les cheveux châtains, les yeux roux, le visage ovale et le menton rond. Il devait être séduisant et elle aussi.

Comme nous n’avons pas de photo de mariage, on ne peut pas juger ni de l’allure de Gabrielle, ni de celle de Joseph.
Le mystère restera entier.

Dès ce mariage, elle suit Joseph Ferdinand à Arnans où naitront un fille mort-née en juillet 1909 et Clovis Joseph, en décembre 1910. Il ne survivra qu’un mois.

Le couple part ensuite s’installer à 4km de là, à Marcia, hameau d’Aromas, commune du Jura.

Marie Gabrielle (Gaby) y naitra en 1913.

Puis, août 1914, les hostilités contre l’Allemagne débutent et entraine la mobilisation générale en France. Tous les hommes valides qui n’étaient pas  dégagés des obligations militaires sont appelés au front. Parmi eux, seuls les aînés, fils de famille nombreuse bénéficiaient d’un sursis d’incorporation.

Joseph Ferdinand en tant qu’aîné d’une famille de 7 enfants, a donc obtenu ce sursis d’incorporation et il aurait pu rester auprès de Gabrielle et de son enfant d’un an.
Mais, dans l’élan patriotique de l’époque,  il préféra partir aux Armées sans délai car il pensait comme beaucoup de jeunes hommes de l’époque que cela ne durerait que 6 mois et qu’ils seraient de retour pour Noël 1914, une fois cette guerre terminée.

Gabrielle reste seule à exploiter la ferme comme la plupart des femmes à la campagne.

Pendant ce temps Joseph Ferdinand est incorporé au 23ème RI (Régiment d’Infanterie). Il est stationné dans les Vosges dans le secteur de la Fontenelle – au nord de Saint-Dié – où il participe aux violents combats en juin 1915.

Le 15 octobre 1915, il est enterré vivant par un obus, dégagé par ses camarades, il en ressort profondément altéré et pour lui, la guerre est finie mais dans quel état.
Il en restera toute sa vie une « gueule cassée » psychologiquement…
Il est déclaré « Commotionné cérébral » puis réformé n° 2 pour cause de « déséquilibre constitutionnel » et ne participe plus à aucune opération militaire.
Dégagé de ses obligations militaires, il rentre au foyer et la vie reprend son cours, enfin presque…
Il est réformé définitivement en octobre 1919 pour « Reliquat d’état dépressif », une pension de 20% lui est accordée pour « légère débilité mentale » en décembre 1920. Son état s’aggravant au fil du temps, l’Armée lui octroie après passage par de nombreuses commissions de réforme, une pension d’invalidité permanente de 50% pour « après examen par spécialiste, débilité mentale complète ».

La famille reste à Marcia et 4 enfants de plus y naissent : Roger en 1916, Georgette en 1919, Julie en 1921 et Clovis, mon père, en 1924.

En 1926, la famille déménage à Chaléa, hameau de Thoirette (Jura) où naîtra Marcel .

Joseph Ferdinand reçoit une somme d’argent suite à la vente aux enchères des biens de son père décédé. Pourquoi cette vente aux enchères et pas un héritage de son père décédé ?

En juillet 1883, Joseph Bonnet, le père de Joseph Ferdinand, avait acheté un grand domaine consistant en « bâtiments d’habitation et d’exploitation, cour, jardin, terres, prés, vignes, bois, friches, pâtures, aisances et dépendances » moyennant un prix de 11 600 francs. La vente est atermoyée et il reste due une certaine  somme sur laquelle les époux devaient au vendeur, encore 6 000 francs en mars 1897. Les époux avaient d’autre part emprunté 7 000 francs en hypothéquant le domaine, somme exigible en mars 1907. Suite à la mise en demeure de payer les sommes dues et dans l’impossibilité de le faire suite au décès de son époux Joseph Bonnet, Marie Julie Perdrix, son épouse, vit le domaine saisi par ses créanciers pour être vendu aux enchères en mars 1927 pour pouvoir rembourser toutes ces dettes.

Le domaine composé de 74 parcelles de terrain en plus des bâtiments principaux pour une surface totale de 13 hectares 37 ares, fut adjugé pour 31 100 francs de l’époque, soit environ 118 500 € en 2019, mais cette somme convertie en euros de 2019 ne veut rien dire.
Ces 31 100 francs 1927 représentaient une somme importante comparée aux 7000 francs d’un salaire annuel d’un ouvrier en 1927, tout en sachant qu’un ouvrier agricole gagnait bien moins.
Il faut savoir aussi qu’un kilo de pain coûtait 1,14 francs en 1920 et 2,15 francs en 1930 mais le prix du pain n’est plus maintenant une référence comme il pouvait l’être à l’époque.

Les dettes et les frais apurés, il restait environ 13 500 francs (soient 51 500€ en 2019) que la veuve et les six ayant-droits se partagèrent, soit 1 928 francs chacun…

Une partie du domaine mis aux enchères : les habitations dans le hameau (en 1927 et maintenant)

Puis la famille déménage encore et se fixe à Coiselet, hameau de Matafelon-Granges (Ain) et bien qu’ayant reçu cette somme d’argent en 1927, ce n’est qu’en juillet 1936, Joseph Ferdinand achète la ferme où ils vivaient pour 4 000 francs en empruntant 3 000 francs avec hypothèque de cette maison, d’après le registre des Hypothèques – répertoire des formalités Nantua 4Q1060 (vol 179 case 446 p114 Joseph Ferdinand Bonnet).

La famille partiellement réunie
La famille de Gabrielle Froquet et de Joseph Bonnet vers 1930

Légende (de gauche à droite)
Marcel, Clovis, Gabrielle Froquet, Julie, Joseph Bonnet, Roger
Sur cette photo prise vraisemblablement vers 1930 car Clovis et Marcel sont encore très jeunes et Julie (Juju) semble n’avoir que dix-onze ans, Roger aurait 14 ans (serait-il blessé car il a une canne à la main ?) – les autres sœurs Marie Gabrielle (Gaby) et Georgette ne sont pas présentes car sans doute placées dans des fermes alentour.

En 1931 où était cette famille car elle n’apparait pas sur les recensements de population de 1931. Pas de trace ni sur ceux de Coiselet, ni sur ceux de Dortan, ni sur ceux d’Oyonnax.
En 1936, la famille est recensée à Dortan dans une ferme isolée (« population éparse » dit le recensement). (mais laquelle ? peut-être à côté de Senissiat (proche de la ferme où habitent Georgette et son mari Charles Maréchal? peut-être à côté de Emondeaux ?)

Les déplacements de la famille de Gabrielle Froquet

 

Gabrielle voyant son son fils Marcel du milieu de la route alors qu’une voiture arrivait, se précipita pour le faire sortir de la route et l’écarter de la trajectoire de la voiture. Mais ce fut elle qui fut renversée par ce véhicule.

En 1937, elle décède suite à ce grave accident.
Julie qui a 16 ans va alors prendre le relais de sa mère trop tôt disparue et assumer la lourde charge de tenir la maison, de s’occuper de son père Joseph et de ses deux frères.

Une photo de sa fille ainée, Marie Gabrielle à l’âge de 25 ans peut nous donner une idée du portrait de sa mère Gabrielle Froquet quand elle avait 25 ans.

Joseph Bonnet à 79 ans en 1950Joseph Bonnet à 83 ans en 1964

Gabrielle est inhumée au cimetière de Matafelon-Granges dans une tombe toute simple mais entretenue.
Son mari l’y rejoindra après sa mort en 1964.

Tombe de Gabrielle et de Joseph au cimetière de Matafelon-Granges

 

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